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IceCube : comment un kilomètre cube de glace regarde le ciel

IceCube cherche des particules qui traversent presque tout sans laisser de trace. Pour repérer quelques neutrinos cosmiques, il a fallu transformer la glace du pôle Sud en détecteur géant.

Comment observer une particule qui peut traverser une planète entière sans s’arrêter ? Pourquoi enterrer un télescope sous plus d’un kilomètre de glace alors que ce qu’il cherche vient du ciel ? Et comment un éclair bleu permet-il de remonter jusqu’aux phénomènes les plus violents du cosmos ? IceCube, l’observatoire au cœur du prix Nobel de physique 2026 attribué à Francis Halzen, répond à ces trois questions avec un instrument qui ne ressemble à aucun autre.

Schéma d’un neutrino interagissant dans la glace et produisant un cône de rayonnement Tcherenkov détecté par IceCube
IceCube détecte le rayonnement Tcherenkov produit après l’interaction d’un neutrino, pas le neutrino lui-même. Illustration : IA.

Un télescope sans lentille

À la surface du pôle Sud, un bâtiment abrite les ordinateurs d’IceCube. Un réseau complémentaire, IceTop, étudie aussi les rayons cosmiques à la surface. Mais le grand détecteur de neutrinos se trouve entre 1 450 et 2 450 mètres de profondeur. Quatre-vingt-six câbles verticaux portent chacun 60 modules optiques numériques. Au total, 5 160 sphères de verre équipées d’un photomultiplicateur, un appareil qui transforme une lumière très faible en signal électrique mesurable, surveillent environ un kilomètre cube de glace.

Cette taille n’est pas une coquetterie. Le neutrino est une particule élémentaire sans charge électrique, dotée d’une masse minuscule. Il interagit si peu avec la matière que des milliers de milliards de neutrinos traversent un corps chaque seconde sans y laisser de trace. Ce nombre spectaculaire concerne toutes sortes de neutrinos. Ceux de très haute énergie venus du cosmos sont, eux, extrêmement rares. Plus le volume observé est grand, plus la probabilité augmente que l’un d’eux interagisse enfin au bon endroit.

La profondeur joue elle aussi un rôle. Elle protège les capteurs d’une partie des particules parasites produites dans l’atmosphère. Surtout, à cette profondeur, la glace antarctique est assez pure et transparente pour laisser voyager un faible éclat sur une longue distance. Les bulles qui diffusaient fortement la lumière dans les couches supérieures ne gênent plus de la même façon. Les scientifiques mesurent néanmoins avec soin les variations de la glace, car elles modifient le trajet de la lumière.

Ce qu’IceCube voit vraiment

IceCube ne voit jamais directement un neutrino. Dans de très rares cas, celui-ci interagit avec un noyau présent dans la glace ou dans la matière voisine. Il transmet alors une partie de son énergie à une ou plusieurs particules électriquement chargées. L’une d’elles peut être un muon, un cousin plus lourd de l’électron.

Si cette particule chargée va plus vite que la lumière ne se propage dans la glace, elle produit un cône de lumière bleue appelé rayonnement Tcherenkov. La relativité reste intacte : rien ne dépasse ici la vitesse de la lumière dans le vide, qui est plus élevée. Le phénomène ressemble au bang supersonique d’un avion, avec une onde lumineuse à la place de l’onde sonore.

Les modules optiques ne reçoivent pas tous cette lumière au même instant ni avec la même intensité. Chacun enregistre l’heure et la quantité de lumière reçue. Les ordinateurs assemblent ces indices pour reconstruire la trajectoire de la particule chargée, puis estimer celle du neutrino et son énergie.

Une piste ou une cascade

Une longue piste lumineuse signale souvent un muon, lui-même produit par l’interaction d’un neutrino muonique. Pour les meilleurs événements, cette piste permet de retrouver la direction d’origine à environ un degré près. Une tache plus compacte correspond à une gerbe de particules, appelée cascade. Elle renseigne souvent mieux sur l’énergie déposée dans le détecteur, mais sa direction est plus floue.

Il n’existe donc pas une précision unique pour IceCube. Elle dépend du type d’interaction, de l’énergie et de la position de l’événement. Une reconstruction indique une zone probable du ciel, pas une adresse certaine.

Faire le tri dans une pluie de particules

Le plus difficile n’est pas seulement de capter un signal, mais de prouver qu’il vient de loin. Malgré leur nom, les rayons cosmiques ne sont généralement pas des rayons lumineux. Ce sont surtout des protons et des noyaux atomiques. Ils frappent sans cesse l’atmosphère et y produisent une avalanche de particules secondaires, notamment des muons et des neutrinos. IceCube enregistre chaque jour environ 275 millions d’événements provoqués par ces rayons cosmiques, ainsi qu’environ 275 neutrinos formés dans l’atmosphère. Les neutrinos astrophysiques recherchés sont beaucoup plus rares.

Une astuce consiste à regarder à travers la Terre. Un muon produit dans l’atmosphère ne peut pas traverser toute la planète, tandis qu’un neutrino y parvient souvent. Un événement qui semble monter sous le détecteur, après être entré par l’hémisphère Nord, a donc beaucoup moins de chances d’être un muon parasite. À des énergies extrêmes, même la Terre finit toutefois par absorber une partie des neutrinos. Le filtre n’est pas absolu.

L’énergie fournit un autre indice. Les neutrinos atmosphériques deviennent plus rares quand elle augmente. En 2013, IceCube a présenté un ensemble de 28 événements compris entre environ 30 et 1 200 téraélectronvolts. Le téraélectronvolt, abrégé TeV, est une unité d’énergie : un TeV vaut mille milliards d’électronvolts. Leur nombre et leurs propriétés dépassaient ce que les sources atmosphériques pouvaient expliquer. La population entière apportait les premiers indices solides d’un flux venu d’au-delà du Système solaire. Une autre méthode d’analyse a confirmé cette origine astrophysique en 2015.

Pourquoi suivre des particules aussi discrètes ?

Les rayons cosmiques les plus énergétiques sont chargés. Les champs magnétiques de l’espace courbent leur route et brouillent leur point de départ. Les rayons gamma voyagent en ligne droite, mais ils peuvent être absorbés en chemin. Les neutrinos ne sont pas déviés par les champs magnétiques et interagissent rarement avec la matière. Ils peuvent donc sortir de régions très denses et parvenir jusqu’à nous.

Cela ne transforme pas chaque neutrino en flèche parfaite. Quand la trace est assez nette, sa direction réduit la zone du ciel à examiner. Elle peut alors orienter les astronomes vers les environs d’un trou noir supermassif, une étoile en explosion ou un autre accélérateur cosmique.

Des sources probables, pas un annuaire achevé

En 2018, une alerte d’IceCube a été associée au blazar TXS 0506+056, une galaxie active dont un jet est orienté presque vers la Terre. Cette coïncidence avec des observations en rayons gamma a fourni le premier indice convaincant en faveur d’une source précise de neutrinos de haute énergie. Elle n’a pas fait de ce blazar l’origine de tous les neutrinos cosmiques.

En 2022, l’accumulation de données a révélé un excès de neutrinos en direction de NGC 1068, une autre galaxie active. Le résultat constitue un indice important, pas une identification sans incertitude. En 2023, IceCube a aussi observé une émission diffuse liée au plan de la Voie lactée. Une partie du ciel des neutrinos se dessine donc, source après source et souvent sur plusieurs années.

Une astronomie qui combine les messagers

IceCube diffuse des alertes rapides quand un événement paraît particulièrement intéressant. Des télescopes sensibles à la lumière visible, aux ondes radio, aux rayons X ou aux rayons gamma peuvent alors examiner la même région du ciel. Cette astronomie est dite multimessager parce qu’elle combine plusieurs porteurs d’information, comme la lumière, les particules et parfois les ondes gravitationnelles.

Le kilomètre cube de glace ne montre ni couleurs ni silhouettes. Il enregistre quelques éclairs bleus, puis les physiciens confrontent leur reconstruction aux observations d’autres instruments. C’est ce croisement, répété sur des années, qui permet peu à peu d’identifier les machines naturelles capables d’accélérer la matière à des énergies extrêmes.

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