Krinein au crible, épisode 2 : la carte de nos continents culturels
Après les notes, la géographie. On a demandé au moteur de recherche du site où il rangeait nos 14 000 critiques, et on en a tiré une carte : des continents, des frontaliers, et une île au large. Visite guidée…
Promis dans l’épisode précédent : la carte. Le principe tient en deux phrases. Le moteur de recherche du site range chaque critique dans un espace mathématique où deux textes qui parlent de choses proches se retrouvent voisins ; c’est comme ça qu’il retrouve vos requêtes. On a récupéré ces coordonnées pour les 13 970 critiques notées du fonds, on a écrasé le tout en deux dimensions, et on a regardé le dessin. Aucun classement humain là-dedans : personne n’a dit à la machine ce qu’était une rubrique. Si des continents apparaissent, c’est que nos textes eux-mêmes en dessinent.
Et des continents, il y en a.
La méthode, en deux mots
Chaque critique devient un point dans un espace à 768 dimensions (les "embeddings" de notre moteur de recherche), projeté ensuite sur une carte plate. Les axes n’ont pas d’unité ni de sens : seules comptent les distances. Les mesures citées (ressemblances, frontaliers) sont calculées dans l’espace d’origine, pas sur la projection.

Échelle non contractuelle.
La carte et le territoire
À l’ouest, le cinéma fait une grosse masse dense, avec les séries collées contre lui : 0,89 de similarité sur une échelle où 1 serait la fusion, le deuxième couple le plus soudé du site. Sur la carte, les séries n’ont d’ailleurs pas de vrai territoire à elles : la moitié de leurs critiques vit en banlieue du cinéma, ce qui est assez logique pour deux rubriques qui racontent des histoires filmées avec les mêmes acteurs.
Le record de fusion est ailleurs, et je ne l’avais pas vu venir : BD et Livres, 0,95. Leurs deux centres tombent littéralement sur le même point de la carte. On aurait pu parier que la BD, avec ses cases et ses licences, pencherait vers le manga ou le cinéma. Pas du tout : chez Krinein, écrire sur un album et écrire sur un roman, c’est la même langue, les mêmes auteurs, les mêmes éditeurs, la même façon de raconter une intrigue et un trait. Entre les deux blocs, la musique et Sortir font le liant, sans identité très marquée.
Le manga, lui, tient sa péninsule au sud, rattaché au continent par la BD, à bonne distance de tout le reste. Séparer manga et BD n’était donc pas qu’une coquetterie d’organigramme : les textes le confirment.
L’île mystérieuse
Et puis il y a le jeu vidéo. Sur la carte, c’est une île, franchement au large, avec les jeux de société en archipel juste à côté. Les chiffres sont têtus : sa meilleure ressemblance avec une autre rubrique plafonne à 0,78 (les jeux de société, justement), et avec le cinéma on tombe à 0,38, la valeur la plus basse de toute la matrice. Mieux : quand on prend un test de jeu vidéo et qu’on regarde ses dix plus proches voisins dans l’espace, 95 fois sur 100 ce sont d’autres tests de jeux vidéo. Aucune rubrique ne vit autant entre soi. Le vocabulaire du test (le gameplay, la maniabilité, la durée de vie, la caméra qui fait des siennes) est une langue étrangère au reste de la maison. On s’en doutait un peu ; maintenant c’est mesuré.
À l’autre extrémité, la rubrique la moins territoriale du site est celle des livres : à peine 28 % de voisins livresques autour d’une critique de roman. Un polar vit près des polars du cinéma, un essai sur le Japon près des mangas, un roman de fantasy près des jeux de rôle. Les livres n’ont pas de continent parce qu’ils parlent de tout : ils s’éparpillent sur la carte entière, au plus près de leurs sujets. C’est plutôt une jolie définition de la lecture.

Le jeu vidéo, loin de tout, comme d’habitude.
Les évadés
Reste le plus amusant : les frontaliers. Une critique sur cinq (19,6 %, soit 2 740 textes) est plus proche du centre d’une AUTRE rubrique que du sien. Et quand on regarde qui s’évade, le motif saute aux yeux : nos rubriques rangent par support, l’espace range par sujet. Resident Evil Damnation est classé au cinéma, mais il vit chez les jeux vidéo, avec les autres Resident Evil. Le compte rendu d’une partie de lasergame dort dans Sortir ; ses voisins sont des jeux de société. Full Metal Yakuza, film japonais furieux, campe au milieu des mangas. Aucune de ces évasions n’est une erreur : c’est la même culture, vue par deux classements différents.
Dans le même esprit, on a cherché les jumeaux : les paires de critiques les plus ressemblantes issues de deux rubriques différentes. Le podium est sans surprise et c’est ce qui le rend beau : Caméra Café le film contre Caméra Café la série (0,91), Sex and the City le film contre la saison 4. Une licence reste une licence, quel que soit l’écran. Mention spéciale au Miel et les Abeilles, dont la critique ressemble à la moitié de la comédie française du fonds, ce qui en dit long soit sur la sitcom, soit sur la comédie française.

BD et Livres, mariage à 0,95.
Dernière vérification avant de replier la carte : est-ce que nos rubriques se ressemblent de plus en plus, à force de licences transmédia et d’adaptations ? Non. D’une époque à l’autre, elles se sont même très légèrement éloignées les unes des autres : chacune a affûté son vocabulaire. La maison a des frontaliers, pas de grand mélange.
Finalement, cette carte dit une chose simple : Krinein a passé vingt-cinq ans à ranger la culture dans neuf tiroirs, et la culture a passé vingt-cinq ans à déborder, mais proprement, toujours aux mêmes coutures. Prochain épisode, on quitte la géographie pour l’archéologie : on a demandé à Google ce qu’il restait, aujourd’hui, de ces 14 000 critiques. La réponse est cruelle, et le palmarès des survivants ne ressemble à rien de ce qu’on aurait choisi…




