Krinein au crible, épisode 4 : les mots qui sont nés et morts avec nous
Dernier coup de crible, et cette fois c’est la langue qu’on passe au tamis : 5,5 millions de mots publiés en vingt-cinq ans. Il y a les mots qui naissent, les mots qui meurent, et un mot de l’année pour chaque millésime. Devinez celui de 2020…
Pour ce dernier épisode, on a vidé les tiroirs jusqu’au fond : les 23 000 textes publiés depuis 2001, critiques et actualités confondues, soit 5,5 millions de mots une fois retirés les petits mots de liaison. Là-dedans, 171 839 mots différents. La question du jour : qu’est-ce que cette langue raconte, et qu’est-ce qu’elle a cessé de raconter ?
La méthode, en deux mots
Pour chaque année, on cherche les mots anormalement fréquents par rapport au reste des vingt-cinq ans, en exigeant qu’ils apparaissent dans au moins cinq articles différents (sans ce garde-fou, le classement élit le personnage d’une seule très longue critique). Les "naissances" et les "morts" comparent 2001-2008 à 2017-2026. Le mot affiché pour chaque année est choisi parmi les six premiers mesurés.
Une année, un mot
La frise se lit comme un journal intime doublé d’un journal tout court. 2001 : "lofteurs", évidemment, le site est né la même année que la télé-réalité française et s’est jeté dessus pour la démonter. 2003 : "reloaded", l’année Matrix. 2006 : "ecm", du nom du label de jazz que la rubrique musique a chroniqué cette année-là avec un sérieux de bénédictin (186 mentions, le record absolu de sur-représentation de toute l’étude). 2008 : "petitrenaud", parce qu’on a vraiment critiqué des émissions culinaires, et je préfère l’assumer moi-même. 2012 : "gamepad", la Wii U arrive. 2013 à 2015, le classement brut n’élit que des prénoms de personnages de manga : trois ans où le site ne parlait à peu près que de ça. 2017 : "switch". 2020 : "confinement", avec "uderzo" et "gaulois" juste derrière, l’année où Albert Uderzo s’en va. 2022 : "netflix" et "streaming", enfin dominants, avec la SF chinoise de Liu Cixin dans le même wagon. 2023 et 2024 : "isekai", deux années de suite. 2026 est en cours et n’a pas encore trouvé son mot.

2020 se passe de commentaire.
Une frise pareille dit deux choses à la fois : ce qui arrivait dans la culture, et ce qui nous arrivait à nous. Les deux ne se distinguent pas toujours, et c’est très bien comme ça.
Autant en emporte le vent
Le cimetière des mots est plus émouvant que prévu. Ont pratiquement disparu de nos pages depuis 2017 : "dvd" (143 mentions pour 100 000 mots en 2001, zéro aujourd’hui), "single", "émission", "téléfilm", "téléspectateurs", "métrage", "filmographie", "oav", et toute la quincaillerie des chroniques musique d’antan, "riffs", "acoustique", "mélodique", "arrangements", "chœurs". Même "internet" s’efface doucement : on ne nomme plus l’air qu’on respire. Et puis il y a le plus troublant : "réalisateur" figure en tête des mots morts, avec "spielberg", "stallone" et "romero". Rien de tout cela n’a disparu du monde ; c’est notre rubrique cinéma qui s’est endormie, et sa langue avec.
Quand une rubrique s’éteint, ses mots meurent avec elle, jusqu’aux réalisateurs.
La grande librairie
Côté maternité, le tableau est limpide : les mots qui naissent chez nous depuis 2017 sont d’abord des noms d’éditeurs de bande dessinée. Delcourt, Dupuis, Dargaud, Glénat, Le Lombard, Bamboo, Drakoo : la BD, devenue notre premier rayon, a pris le pouvoir jusque dans le vocabulaire. Autour d’eux poussent "switch", "youtube", "dlc", "visual" (novel), "isekai" déjà cité. Et une naissance qui ne doit rien aux sorties de la semaine : "autrice", apparue dans nos textes vers 2017, installée depuis 2021. La langue d’un site de critique bouge aussi pour des raisons qui n’ont rien à voir avec les nouveautés du mercredi.
Huit trajectoires résument le quart de siècle : "loft" flambe en 2001 et retombe aussitôt, "dvd" met dix ans à mourir, "wii" fait sa bosse, "netflix" et "streaming" explosent en 2022, "isekai" et "autrice" sortent de terre. Un dictionnaire des arrivées et des départs, tenu à jour malgré nous.

Le loft est vide, le cloud est plein.
Finalement, ce feuilleton en quatre épisodes aura retourné le crible dans tous les sens : les notes ont montré qu’on n’est pas devenus gentils mais sélectifs, la carte a montré que la culture déborde toujours des tiroirs aux mêmes coutures, l’épreuve du temps a montré que Google ne retient ni le goût ni la sévérité mais la demande, et la langue vient de montrer que le site raconte son époque même quand il croit juste critiquer des œuvres. Vingt-cinq ans de culture tiennent dans une base de données, mais la base ne dit pas tout : elle ne dit pas le plaisir qu’on a eu à la remplir. Rendez-vous dans vingt-cinq ans pour la contre-visite…
Krinein au crible, le feuilleton en quatre épisodes
Épisode 1 : ce que nos 14 000 notes racontent
Épisode 2 : la carte de nos continents culturels
Épisode 3 : l’épreuve du temps
Épisode 4 : les mots qui sont nés et morts avec nous (vous y êtes)




