Biographie de Emily M. Bender
C’est elle qui a trouvé la formule : un « perroquet stochastique », une machine qui recoud des morceaux de texte sans rien comprendre à ce qu’elle dit. Linguiste, Emily Bender refuse jusqu’au terme d’intelligence artificielle et s’est fait, contre l’industrie entière, la principale démystificatrice de l’IA.
Emily Menon Bender, née en 1973, est une linguiste américaine, professeure à l’université de Washington. Coautrice de l’article sur les « perroquets stochastiques », qui a valu à Timnit Gebru son départ de Google, elle est devenue la voix la plus constante de la critique scientifique du discours sur l’intelligence artificielle.
Diplômée de Berkeley et docteure de Stanford en 2000 avec une thèse sur la syntaxe de l’anglais afro-américain, elle enseigne à l’université de Washington depuis 2003, où elle dirige le master de linguistique computationnelle. Son travail de fond porte sur les grammaires formelles et sur un outil, la Grammar Matrix, qui aide à construire des descriptions informatiques pour des langues très diverses, du japonais au wambaya. On lui doit une règle devenue proverbiale dans sa discipline, la règle Bender : toujours dire de quelle langue on parle, y compris quand il s’agit de l’anglais.
En 2020, avec Alexander Koller, elle propose une expérience de pensée restée célèbre. Deux naufragés correspondent par un câble sous-marin ; un poulpe intercepte les messages, apprend à répondre de façon parfaitement plausible, et ne comprend pas un mot de ce qu’il transmet. La démonstration vise le cœur du sujet : un système entraîné sur la seule forme du langage n’accède jamais au sens. L’année suivante, avec Timnit Gebru, Angelina McMillan-Major et Margaret Mitchell, elle signe On the Dangers of Stochastic Parrots, qui recense les risques des très grands modèles de langage, du coût environnemental aux biais recopiés des corpus. Google tente d’en empêcher la publication ; l’affaire coûtera sa place à Gebru.
Depuis, elle mène la bataille du vocabulaire, tenant que les mots choisis par l’industrie font une partie du travail de persuasion. Elle parle de machines à extruder du texte synthétique plutôt que d’intelligence, et, présidente de l’association mondiale de sa discipline en 2024, a intitulé son discours inaugural « l’ACL n’est pas une conférence d’IA ». Son livre The AI Con, écrit en 2025 avec la sociologue Alex Hanna, démonte le battage médiatique et les intérêts qu’il sert ; les deux femmes animent ensemble un podcast qui en fait autant, épisode après épisode, depuis 2022.
Membre de l’Association américaine pour l’avancement des sciences, distinguée dès 2023 par le classement TIME des cent personnalités de l’IA, elle s’agace toujours d’un malentendu : le perroquet stochastique n’a jamais été une insulte, c’était une description technique.
Photo : King of Hearts, 2025 (CC BY-SA 4.0).





